Les dernières chroniques

lundi 1 septembre 2014

[CRC] L'Amant - Marguerite Duras

Bon, je sais que le Challenge Romans Cultes organisé par Métaphore prenait fin hier mais pour ma défense, je n'ai pas pu rédiger mon billet avant car j'ai été réquisitionnée pour un déménagement ce week-end! Voilà donc le dixième et dernier roman culte que j'ai lu pour compléter ce challenge et, encore une fois, c'est un roman que j'avais déjà lu mais que je tenais absolument à relire pour en comprendre toute la subtilité et la profondeur. C'était donc l'occasion idéale, d'autant plus qu'il est très court et que depuis ma dernière lecture, je peux me vanter d'avoir vécu un an dans la ville où Marguerite Duras a rédigé cette oeuvre qui a reçu le Prix Goncourt l'année de sa publication, en 1984. De ce fait, je me suis étrangement sentie un peu plus proche de l'auteure, de la femme qui a habité cette belle maison devant laquelle je passais quotidiennement, de la jeune fille de 15 ans qui franchit les interdits d'une société dans laquelle elle ne trouve pas sa place pour découvrir une sexualité épanouie auprès d'un amant chinois alors que l'atmosphère familial est plus que saturé.

Dans L’Amant, Marguerite Duras reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son œuvre. Ses lecteurs vont pouvoir ensuite descendre ce grand fleuve aux lenteurs asiatiques et suivre la romancière dans tous les méandres du delta, dans la moiteur des rizières, dans les secrets ombreux où elle a développé l’incantation répétitive et obsédante de ses livres, de ses films, de son théâtre. Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa “scène fondamentale” : ce moment où, vers 1930, sur un bac traversant un bras du Mékong, un Chinois richissime s’approche d’une petite Blanche de quinze ans qu’il va aimer. Il faut lire les plus beaux morceaux de L’Amant à haute voix. On percevra mieux ainsi le rythme, la scansion, la respiration intime de la prose, qui sont les subtils secrets de l’écrivain. Dès les premières lignes du récit éclatent l’art et le savoir-faire de Duras, ses libertés, ses défis, les conquêtes de trente années pour parvenir à écrire cette langue allégée, neutre, rapide et lancinante à la fois capable de saisir toutes les nuances, d’aller à la vitesse exacte de la pensée et des images. Un extrême réalisme (on voit le fleuve, on entend les cris de Cholon derrière les persiennes dans la garçonnière du Chinois), et en même temps une sorte de rêve éveillé, de vie rêvée, un cauchemar de vie : cette prose à nulle autre pareille est d’une formidable efficacité. À la fois la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps, des styles, de la mode.

La première fois que j'ai lu L'Amant, c'était parce que Marguerite Duras est une des références principales de mon idole : Nicola Sirkis. Je l'ai donc lu dans une optique différente : celle de mettre en relation une oeuvre littéraire et une oeuvre musicale, et les comparer. Cette fois, mon but était de comprendre d'une part en quoi ce roman est culte, et d'autre part de découvrir et comprendre cette auteure qu'est Marguerite Duras à travers le récit de son enfance en Indochine. Mais il y a quand même un point commun entre mes deux lectures de ce même roman : j'ai aimé ce livre. Je l'ai profondément aimé et je l'ai, à chaque fois, lu d'une traite. J'aime la façon d'écrire de Marguerite Duras, j'aime découvrir son histoire à travers des bribes de souvenirs et cette impression qu'elle est là, à côté de moi, à me raconter son adolescence. Elle évoque des événements, elle revient dessus, elle rectifie, elle suit complètement le fil de ses pensées. C'est un livre qui apparaît presque trop facile à lire si on reste en surface, presque un journal intime. 

Je pourrais me tromper, croire que je suis belle comme les femmes belles, comme les femmes regardées, parce qu’on me regarde vraiment beaucoup. Mais moi je sais que ce n’est pas une question de beauté mais d’autre chose, par exemple, oui, d’autre chose, par exemple d’esprit. Ce que je veux paraître je le parais, belle aussi si c’est ce que l’on veut que je sois, belle, ou jolie, jolie par exemple pour la famille, pour la famille, pas plus, tout ce que l’on veut de moi je peux le devenir. Et le croire.

Pourtant, réduire L'Amant à un journal intime, à un simple récit qui suivrait les idées de Marguerite Duras telles qu'elles lui seraient arrivées en tête, ce serait lui enlever ses qualités littéraires qui, pourtant, sont indéniables... En effet, si n'importe qui peut raconter une partie de sa vie, ou écrire un journal intime, personne ne peut le faire à la façon de Marguerite Duras, avec une telle justesse, avec des mots qui collent parfaitement à ce qu'elle a vécu et ressenti quand elle avait 15 ans, au regard qu'elle porte sur ces événements une cinquantaine d'années plus tard mais aussi à l'environnement qui était le sien. Les mots coulent le long du Mékong, lentement, pour aller se jeter dans l'océan qu'a été sa vie ensuite. Elle tente de comprendre certaines paroles, certains agissements, mais si elle tâtonne pour se remémorer et analyser cette vie, elle choisit parfaitement ses phrases et leur tournure. Ce qu'on retiendra de L'Amant, ce n'est pas tant l'histoire racontée que la manière dont elle est racontée. Marguerite Duras nous fait voyager en Indochine, dans les rizières, dans les pensions pour jeunes filles, elle nous fait découvrir la sensualité et la sexualité sous une chaleur écrasante, la place de la femme dans une société qu'on ne peut pas connaître et sans doute pas comprendre. Comme je le disais, c'est un livre qui paraît simple, mais qui ne l'est pas. Et il me faudra sans doute le lire et le relire pour le comprendre chaque fois un peu plus.

L'histoire de ma vie n'existe pas. ça n'existe pas. Il n'y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l'on fait croire qu'il y avait quelqu'un, ce n'est pas vrai, il n'y avait personne.


L'Amant a été un coup de cœur dès ma première lecture, mais cette deuxième lecture m'a encore plus enchantée. Je ne suis pas sûre que j'avais vraiment fait le parallèle entre les écrits et la vie de Marguerite Duras, mais cette fois, j'ai cherché les lieux, les photos dont il est question dans le roman. Je me suis renseignée et je me suis prise d'amour pour cette petite fille de 15 ans, son chapeau rose et ses chaussures dorées : Marguerite Duras, en Indochine.


Ce livre a été lu dans le cadre du
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...